Sur les crêtes sauvages qui s’étendent au sud-ouest de Rabouillet, dans les Pyrénées-Orientales, une pierre discrète intrigue depuis longtemps les habitants, les randonneurs et les passionnés d’histoire locale. Sa surface porte plusieurs dizaines de petites croix gravées dont l’origine demeure incertaine. Connu sous le nom de Roc des 40 Croix, ce rocher est devenu l’un des sites les plus mystérieux du Fenouillèdes.
Loin d’être un monument imposant, le roc se présente comme une dalle tabulaire d’environ 3,20 mètres de long sur 1,50 mètre de large. Il se trouve sur le territoire de Rabouillet, près de la limite communale avec Mosset, au nord du Pla de la Closa et au sud-ouest du pic de Toulouse. Les descriptions locales le situent sur les hauteurs, aux alentours de 1 300 mètres d’altitude, dans un secteur composé de landes, de pâturages et de chaos granitiques.
Une pierre difficile à repérer
Le nom du site peut laisser imaginer un immense rocher dominant le paysage. La réalité est plus discrète. Le Roc des 40 Croix est entouré de blocs granitiques beaucoup plus volumineux, tandis que les gravures elles-mêmes sont parfois difficiles à distinguer. Certaines sont peu profondes, irrégulières ou partiellement effacées par l’érosion.
Un récit publié en 2003 dans le Journal des Mossétans raconte d’ailleurs les recherches répétées d’un groupe de passionnés qui peinèrent longtemps à retrouver le rocher. Ils s’attendaient à découvrir un grand chaos rocheux spectaculaire, mais finirent par identifier une dalle inclinée signalée par un simple cairn. Une vingtaine de croix, de cupules et d’autres marques furent alors reconnues à l’œil nu. L’archéologue Jean Abélanet parvint ensuite à relever un nombre beaucoup plus important de gravures.
Le chiffre de quarante doit donc être compris comme une estimation ou un nom traditionnel. Toutes les marques ne sont pas parfaitement visibles, et certaines peuvent être confondues avec des fissures naturelles de la pierre.
Des dizaines de petites croix gravées
Les croix mesurent généralement entre quatre et sept centimètres. Elles ne sont pas toutes identiques: certaines sont dessinées par deux traits simples, tandis que d’autres paraissent regroupées ou associées à de petites cavités creusées dans la pierre, appelées cupules.
L’une des gravures les plus remarquables associerait une croix à plusieurs cupules disposées à l’intérieur ou autour d’un cercle. Cette combinaison entre croix, cavités et formes géométriques alimente les interrogations sur l’époque et la fonction du site.
Le nom catalan du lieu, El Roc de les Quarante Creus, reprend directement cette particularité: roc désigne le rocher et creus les croix.
Un ancien marqueur de frontière?
La position du rocher constitue une première piste d’interprétation. Le Roc des 40 Croix se trouve à proximité de la limite entre les communes de Mosset et de Rabouillet. Cette ligne séparait également deux territoires historiques: le Conflent, tourné vers le monde catalan, et le Fenouillèdes languedocien.
Une étude publiée par l’Association archéologique des Pyrénées-Orientales indique que le rocher aurait servi à marquer cette frontière. Dans les montagnes, les limites entre communes, pâturages ou propriétés étaient parfois matérialisées par des croix gravées sur des pierres naturelles. D’autres exemples sont connus dans les environs, notamment entre Molitg et Sournia.
Toutefois, une seule croix aurait probablement suffi à signaler une limite. La présence de plusieurs dizaines de gravures suggère donc que le rocher a pu remplir d’autres fonctions ou recevoir des marques à différentes époques.
Les bergers ont-ils gravé les croix?
Une deuxième hypothèse attribue les gravures aux bergers ayant fréquenté les pâturages d’altitude. Pendant des siècles, ces crêtes furent parcourues par les troupeaux, les habitants des cortals et les voyageurs empruntant les anciens chemins reliant le Conflent au Languedoc.
Selon une tradition rapportée par l’historien local Fernand Vion, les croix auraient pu être réalisées par un ou plusieurs bergers souhaitant laisser une trace de leur passage. Le site se trouvait dans un espace isolé où les pâtres séjournaient parfois durant de longues périodes avec leurs troupeaux.
Cette explication est vraisemblable pour certaines marques, mais elle ne permet pas de dater l’ensemble. Plusieurs personnes ont pu graver la pierre successivement, transformant progressivement une première croix en un ensemble beaucoup plus important.
Un souvenir de la peste de 1653?
Une interprétation plus sombre relie les croix à l’épidémie de peste qui frappa la région au XVIIe siècle. L’artiste et amateur de patrimoine François Branger y voyait un possible mémorial évoquant les victimes de la peste de 1653.
Dans cette hypothèse, chaque croix pourrait représenter une personne disparue ou constituer un geste de protection religieuse accompli à la suite de l’épidémie. Les populations anciennes gravaient parfois des croix sur des rochers afin de christianiser un lieu, d’exprimer une prière ou de conserver la mémoire d’un événement dramatique.
Aucune inscription, date ou archive connue ne permet toutefois de confirmer cette interprétation. Le rapprochement avec la peste reste donc une hypothèse locale, aussi évocatrice soit-elle.
Des gravures beaucoup plus anciennes?
L’hypothèse la plus fascinante est celle défendue par Jean Abélanet, spécialiste du mégalithisme et des roches gravées des Pyrénées catalanes. La technique employée, la forme de certaines croix et leur association avec des cupules pourraient, selon lui, rattacher le site à une ancienne tradition rupestre liée au mégalithisme.
Les cupules sont de petites cavités circulaires creusées volontairement dans la roche. Elles apparaissent sur de nombreux sites préhistoriques, mais peuvent également avoir été réalisées à des périodes plus récentes. Leur présence ne suffit donc pas, à elle seule, à dater le Roc des 40 Croix.
Le secteur est néanmoins riche en traces d’occupations anciennes. Les crêtes et les anciens chemins pastoraux des environs côtoient des dolmens, des pierres gravées et d’autres vestiges mégalithiques. Une étude consacrée aux chemins de transhumance de Mosset souligne cette proximité entre les anciens itinéraires, les monuments de pierre et les zones de passage utilisées pendant plusieurs millénaires.
Il est également possible que le rocher ait été utilisé à plusieurs époques. Des gravures anciennes auraient pu être complétées ou transformées par des bergers, des voyageurs ou des habitants venus marquer une frontière. Cette superposition expliquerait les différences observées entre les signes.
Un mystère toujours irrésolu
À ce jour, aucune des principales interprétations ne s’impose définitivement. Les croix pourraient correspondre à un bornage territorial, à des marques pastorales, à un mémorial lié à une épidémie ou à la christianisation d’un site rupestre plus ancien.
Le mystère vient précisément de cette absence de réponse. Le Roc des 40 Croix témoigne d’un paysage longtemps fréquenté par les bergers, les troupeaux, les voyageurs et les communautés installées de part et d’autre des crêtes. Chaque génération a pu y laisser une marque sans expliquer son geste à la suivante.
Il serait donc imprudent de présenter le rocher comme un cimetière, un sanctuaire préhistorique ou un mémorial de la peste sans employer le conditionnel. Les sources locales rapportent plusieurs hypothèses, mais aucune datation certaine des gravures n’est actuellement établie.
Un site fragile au cœur de la montagne
Le Roc des 40 Croix se trouve dans un secteur isolé dont l’accès peut nécessiter une progression hors sentier. Un itinéraire décrit depuis Mosset représente environ 16 kilomètres, 850 mètres de dénivelé et plus de cinq heures de marche. Le parcours traverse par endroits le maquis et demande une bonne capacité d’orientation, une carte ou un GPS ainsi qu’une météo offrant une visibilité suffisante.
Les visiteurs qui parviennent jusqu’au rocher doivent éviter de repasser les gravures à la craie, de les gratter, de les mouiller ou d’y ajouter de nouvelles marques. Ces gestes, parfois réalisés pour rendre les croix plus visibles sur une photographie, peuvent altérer une surface ancienne et compliquer son étude.
Modeste par sa taille, le Roc des 40 Croix possède ainsi une valeur particulière. Il ne livre ni date ni explication, mais conserve dans la pierre la mémoire silencieuse des hommes qui parcoururent autrefois les montagnes entre Rabouillet et Mosset.
Entre histoire, mémoire et légende
Le Roc des 40 Croix n’est pas associé à une légende fantastique clairement établie. Son histoire est pourtant suffisamment mystérieuse pour nourrir l’imagination. Frontière ancienne, lieu de passage pastoral, mémorial oublié ou héritage de pratiques rupestres préhistoriques: chaque hypothèse éclaire une facette différente du territoire.
Au milieu des landes et des blocs granitiques, cette petite dalle rappelle que certains patrimoines ne se distinguent pas par leur grandeur, mais par les questions qu’ils continuent de poser.
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