Chaque hiver, lorsqu’un ours descend dans les rues de Saint-Laurent-de-Cerdans, une autre créature apparaît à ses côtés.
Elle possède deux têtes. Deux visages identiques. Quatre bras. Quatre jambes.
Vêtue de noir, coiffée de blanc, un foulard rouge autour de chacun de ses cous, elle tourne brutalement sur elle-même. Ses bras et ses jambes fouettent alors l’air tandis que les spectateurs tentent de s’écarter.
Son nom est la Monaca.
Elle pourrait sembler sortie d’une ancienne légende pyrénéenne. Pourtant, son histoire est beaucoup plus mystérieuse : si sa présence à Saint-Laurent est documentée depuis plus d’un siècle, personne ne peut aujourd’hui affirmer avec certitude ce que cette étrange créature représentait à l’origine.
Une créature au milieu de la chasse à l’Ours
La Monaca appartient à la Fête de l’Ours de Saint-Laurent-de-Cerdans, l’une des grandes traditions carnavalesques du Haut-Vallespir.
Chaque hiver, le village devient le théâtre d’une chasse symbolique.
L’Ours apparaît sur les hauteurs de Saint-Laurent. Capturé et maintenu par son Meneur, il traverse ensuite les rues, tente continuellement de s’échapper et poursuit notamment les jeunes femmes rencontrées sur son passage.
Mais contrairement aux fêtes de Prats-de-Mollo ou d’Arles-sur-Tech, celle de Saint-Laurent s’entoure d’une multitude de personnages carnavalesques.
On rencontre les Escalfadors, les Butifarrons, les Figueretes, le curieux cortège de la Brouette…
Et la Monaca.
L’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel la décrit d’ailleurs comme une « figure énigmatique », signe que même les ethnologues qui ont étudié la fête se gardent de lui attribuer une origine certaine.
Deux corps pour une seule personne
Son apparence est le résultat d’un costume particulièrement ingénieux.
Le porteur possède devant lui un second buste fixé à sa taille. Une tête et deux bras pendent de ce corps artificiel, tandis qu’une paire de jambes est attachée dans son dos.
Le résultat donne l’illusion de deux personnages imbriqués l’un dans l’autre.
Le vrai visage et celui du mannequin sont recouverts de deux masques identiques et sans expression.
La Monaca possède ainsi deux visages impossibles à distinguer.
Lorsqu’elle reste immobile, l’effet est déjà étrange.
Mais son costume est réellement conçu pour prendre vie lorsqu’elle se met à tourner.
Le porteur virevolte brutalement et les membres artificiels sont projetés autour de lui. Dans les rues étroites de Saint-Laurent, bras et jambes balaient alors l’espace tout autour de la créature.
L’enquête ethnographique réalisée pour l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel rapporte très simplement la réaction du public : chacun essaie de l’éviter parce qu’« elle fait peur ».
Un costume transmis dans la même famille depuis cinq générations
Voilà peut-être le détail le plus étonnant.
La Monaca n’est pas un personnage créé récemment pour enrichir la fête.
Son costume est conservé depuis au moins le début du XXe siècle par la même famille de Saint-Laurent-de-Cerdans.
Et, lors de l’enquête patrimoniale réalisée en 2014, le rôle se transmettait de père en fils depuis cinq générations.
La créature appartient donc autant à une histoire familiale qu’à celle du village.
Le costume lui-même a évolué sans perdre son principe.
Autrefois, ses membres artificiels étaient bourrés de paille. Celle-ci a ensuite été remplacée par de la mousse.
Les masques ont changé eux aussi.
Ils étaient noirs dans les années 1970, puis ont été couleur chair avant de devenir blancs.
La Monaca que l’on voit aujourd’hui n’est donc pas rigoureusement identique à celle que connaissaient les Laurentins d’il y a cinquante ou cent ans.
Mais sa silhouette fondamentale est restée la même : deux êtres enfermés dans un seul corps.
Un « monstre funèbre » ?
La commune de Saint-Laurent-de-Cerdans donne à la Monaca une interprétation particulièrement intrigante.
Elle la décrit comme un « curieux monstre funèbre » et l’associe symboliquement à la fin de l’hiver et à l’arrivée du printemps.
Cette lecture s’intègre parfaitement au déroulement général de la Fête de l’Ours.
L’Ours sort de son sommeil hivernal.
Il descend vers le village sous sa forme sauvage.
Il est capturé.
Puis, à la fin de la fête, il est symboliquement rasé et abattu avant de se relever sous sa forme humaine.
La fête raconte ainsi un passage : celui de l’hiver au printemps, du sauvage au civilisé, et symboliquement de la mort au renouveau.
L’UNESCO, qui a inscrit en 2022 les Fêtes de l’Ours des Pyrénées au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, retient elle aussi cette interprétation générale : les fêtes évoquent la fin de l’hiver, le réveil printanier de l’ours et la relation entre les humains et la nature.
Dans ce scénario, la Monaca semble parfaitement à sa place.
Mais une difficulté demeure.
Personne ne connaît réellement son origine
Il serait tentant de raconter que la Monaca est la survivance d’une ancienne divinité pyrénéenne.
Ou un démon païen.
Ou une figure funéraire médiévale.
Le problème est simple : nous n’en avons pas la preuve.
Les sources patrimoniales permettent de suivre le costume jusqu’au début du XXe siècle au moins, mais elles ne fournissent pas de document ancien établissant la naissance du personnage ni sa signification originelle.
Et les fêtes populaires changent énormément avec le temps.
L’étude ethnographique de Saint-Laurent montre précisément que la fête a toujours absorbé de nouveaux personnages, de nouvelles musiques et de nouveaux usages. Certaines traditions que l’on pourrait croire immémoriales sont parfois beaucoup plus récentes.
Ainsi, les actuelles Figueretes ne sont entrées sous leur forme actuelle dans la fête qu’en 2011, tout en réutilisant un personnage beaucoup plus ancien du folklore catalan.
Il serait donc dangereux de regarder la Monaca actuelle et d’en déduire automatiquement une origine remontant à plusieurs siècles.
Son mystère est justement plus intéressant lorsqu’on le conserve.
Un personnage qui semble n'exister qu'ici
La Fête de l’Ours n’est pas propre à Saint-Laurent.
Prats-de-Mollo-la-Preste et Arles-sur-Tech possèdent leurs propres traditions, tandis que d’autres fêtes de l’Ours existent également en Andorre.
Mais chacune a développé son propre scénario et ses propres personnages.
À Saint-Laurent, c’est précisément l’environnement carnavalesque entourant l’Ours qui donne à la fête son identité.
La Monaca en est devenue l’une des figures emblématiques.
Le ministère de la Culture souligne d’ailleurs cette différence : alors que les trois fêtes françaises partagent une même trame autour de l’Ours, Saint-Laurent se distingue par tout un ensemble de personnages comme la Monaca, les Escalfadors, les Butifarrons et les Figueretes.
La Monaca n’est donc pas simplement un accessoire de l’Ours.
Elle appartient véritablement à l’identité laurentine de la fête.
Quand la créature se met à tourner
Lors du départ de la chasse, l’Ours et la Monaca sont préparés sur les hauteurs de Saint-Laurent, près de la chapelle Notre-Dame-de-la-Sort.
Puis la créature accompagne la descente.
Sur les places, pendant que le Meneur récite la Perdica, la Monaca tourne autour de l’Ours et des chasseurs.
Dans les rues, elle devient beaucoup plus imprévisible.
Elle se retourne.
Accélère.
Virevolte.
Ses quatre bras et ses quatre jambes se mettent en mouvement.
Et contrairement à l’Ours, dont le comportement est immédiatement compréhensible — il s'agit de la bête sauvage que l'on pourchasse — la Monaca est beaucoup plus difficile à lire.
Est-elle humaine ?
Est-elle un monstre ?
Est-elle deux personnes ?
Est-elle vivante ou morte ?
C'est précisément cette ambiguïté qui donne tant de force au personnage.
Une tradition vivante plutôt qu'un vestige figé
Il serait également trompeur d'imaginer la fête comme la reproduction exacte d'une cérémonie pratiquée il y a plusieurs siècles.
Les études consacrées aux Fêtes de l'Ours montrent au contraire leur capacité permanente à évoluer.
C'est même probablement ce qui les a sauvées.
L'UNESCO rappelle qu'elles connurent une baisse de popularité dans les années 1960 avant de retrouver une grande vitalité au cours des décennies suivantes. Aujourd'hui, elles sont transmises par les associations, les familles, les écoles et les groupes d'amis.
La Monaca illustre parfaitement ce fonctionnement.
Son costume se transforme.
Ses masques changent.
La matière de ses membres évolue.
Mais le rôle continue à se transmettre.
La tradition reste vivante précisément parce qu'elle n'est pas figée.
Le véritable mystère de la Monaca
La question demeure donc entière.
Pourquoi un jour quelqu'un, à Saint-Laurent-de-Cerdans, a-t-il décidé de créer un être possédant deux corps et deux visages ?
Le personnage venait-il d'un ancien carnaval ?
Possédait-il autrefois une signification aujourd'hui oubliée ?
Représentait-il réellement la mort de l'hiver ?
Était-il simplement destiné à effrayer et faire rire la foule ?
Nous ne le savons pas.
Et c'est probablement ce qui rend la Monaca beaucoup plus fascinante qu'une légende dont nous connaîtrions déjà toutes les réponses.
Chaque année, elle réapparaît dans les rues.
Elle porte un costume transmis dans la même famille depuis plus d'un siècle.
Elle possède encore ses deux visages.
Mais l'histoire qu'ils racontaient à l'origine s'est perdue.
À Saint-Laurent-de-Cerdans, la créature est toujours là. Son explication, elle, a disparu.
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