À 1 194 mètres d’altitude, le Mont Capell ne rivalise pas avec les grands sommets des Pyrénées. Il n’en a pourtant pas besoin.
Au-dessus de Saint-Laurent-de-Cerdans, cette montagne du Haut-Vallespir occupe une position singulière : derrière ses pentes boisées se trouve déjà la Catalogne espagnole. Depuis son sommet et les crêtes environnantes, le regard passe d’un versant des Pyrénées à l’autre, vers le Vallespir, le massif du Canigó, mais aussi vers les reliefs de l’Empordà et de l’Alta Garrotxa.
Aujourd’hui, le Mont Capell est surtout connu comme une destination de randonnée. Mais ses chemins racontent quelque chose de beaucoup plus ancien.
Ici, la montagne a longtemps été moins une barrière qu’un lieu de passage. Des chemins reliaient les communautés installées de part et d’autre des crêtes bien avant que la frontière entre la France et l’Espagne ne soit précisément matérialisée.
Et quelques centaines de mètres sous le sommet, une simple pierre numérotée rappelle encore le jour où les États décidèrent de tracer une ligne au milieu de ce paysage.
Une montagne discrète au-dessus de Saint-Laurent
Le Mont Capell domine le secteur sud-est de Saint-Laurent-de-Cerdans.
Avec ses 1 194 mètres, il reste un sommet relativement modeste à l’échelle des Pyrénées. Pourtant, sa situation lui donne tout son intérêt.
La randonnée officielle proposée depuis Saint-Laurent-de-Cerdans rejoint le sommet après avoir traversé une grande partie des paysages caractéristiques du Haut-Vallespir : chemins ruraux, secteurs forestiers, anciennes propriétés agricoles et portions de crête.
Destination Canigó indique actuellement pour cette boucle environ 11 kilomètres, 4 heures de marche et 540 mètres de dénivelé positif, avec un classement en niveau difficile. Le départ et l’arrivée se font à Saint-Laurent-de-Cerdans.
Mais le Mont Capell ne se résume pas à son altitude.
Sa position permet surtout de comprendre l'organisation du territoire.
D'un côté se trouve Saint-Laurent et le Haut-Vallespir. De l'autre commencent les terres catalanes autour de Maçanet de Cabrenys, dans l'Alt Empordà. Plus loin apparaissent les reliefs de l'Alta Garrotxa.
C'est une montagne située entre plusieurs mondes géographiques, mais dans un espace culturel historiquement très lié.
Depuis le sommet, regarder des deux côtés des Pyrénées
L'arrivée sur les hauteurs récompense progressivement les portions forestières de l'ascension.
Lorsque la végétation s'ouvre, le paysage permet de mesurer à quel point Saint-Laurent-de-Cerdans est installé au cœur d'un territoire montagneux.
Vers le nord et l'ouest se déploient les reliefs du Vallespir et les grandes montagnes des Pyrénées orientales. Le massif du Canigó et le Costabona peuvent notamment apparaître dans le panorama lorsque les conditions sont favorables.
Vers le sud, le paysage bascule vers la Catalogne espagnole, l'Alt Empordà et les premiers reliefs de l'Alta Garrotxa.
Ce panorama donne au Mont Capell une particularité que l'on comprend difficilement depuis la vallée : la frontière semble presque disparaître dans le paysage.
Les mêmes montagnes se poursuivent de part et d'autre.
Les mêmes forêts recouvrent les versants.
Les chemins passent les crêtes.
Seules quelques bornes rappellent que deux États se rencontrent ici.
Pourquoi s'appelle-t-il « Mont Capell » ?
Le nom lui-même mérite que l'on s'y arrête.
La forme traditionnelle catalane Mont Capell est bien attestée. Le Nomenclàtor toponímic de la Catalunya del Nord répertorie officiellement « Capell, mont — Mont Capell » parmi les toponymes de Sant Llorenç de Cerdans, nom catalan de Saint-Laurent-de-Cerdans.
En catalan, capell désigne notamment un chapeau. Le mot peut également être employé par analogie pour quelque chose qui couvre ou couronne, et même pour un nuage posé sur le sommet d'une montagne.
Il serait donc séduisant d'imaginer que le Mont Capell doit son nom à sa silhouette, comme un chapeau posé au-dessus du paysage.
Mais il faut distinguer une belle hypothèse d'un fait démontré.
À ce jour, aucune source suffisamment solide que nous ayons retrouvée ne permet d'affirmer que la forme de la montagne est réellement à l'origine du toponyme.
On peut donc expliquer le sens du mot capell, sans transformer cette ressemblance possible en étymologie certaine.
C'est une petite précaution, mais elle est importante : les noms de montagnes sont souvent beaucoup plus anciens que les explications que l'on invente ensuite pour les justifier.
Une forêt qui n'a pas toujours ressemblé à celle d'aujourd'hui
Une grande partie de l'itinéraire se déroule sous couvert forestier.
L'impression pourrait être celle d'une montagne ayant toujours été couverte de bois.
L'histoire du Haut-Vallespir raconte pourtant tout autre chose.
La forêt a été pendant des siècles une véritable ressource économique. Le bois servait évidemment aux habitants, mais il était aussi étroitement lié au travail du fer et au fonctionnement des forges.
Destination Canigó rappelle qu'au XIVe siècle, dès 1360, certaines réserves forestières appelées « Garlandas » faisaient déjà l'objet de protections interdisant l'abattage des arbres.
Le paysage forestier a ensuite connu de profondes variations au gré des exploitations, du recul de certaines activités puis du retour des bois.
Autrement dit, la forêt traversée aujourd'hui n'est pas simplement un décor naturel.
Elle possède elle aussi une histoire.
Marcher vers le Mont Capell, c'est donc traverser un paysage transformé pendant des siècles par l'élevage, l'exploitation du bois, les activités rurales et l'abandon progressif de certains espaces.
Une montagne que les chemins traversaient bien avant les frontières
C'est cependant en regardant les chemins que le Mont Capell prend une autre dimension.
Aujourd'hui, franchir la frontière franco-espagnole paraît très simple : une ligne précise existe sur les cartes et ses coordonnées peuvent être déterminées à quelques mètres près.
Mais pendant des siècles, les habitants du secteur raisonnaient d'abord en termes de cols, de crêtes, de pâturages, de forêts, de mas et de chemins.
Saint-Laurent-de-Cerdans n'était pas tourné uniquement vers la vallée française.
De l'autre côté des montagnes se trouvaient Maçanet de Cabrenys, Tapis et d'autres communautés catalanes avec lesquelles existaient des relations anciennes.
Les déplacements s'effectuaient par un réseau de passages aujourd'hui encore présent dans la toponymie : le Coll del Faig, la Creu del Canonge, le Coll de la Pedra Dreta, le Pla de Mont Capell…
Certains de ces noms vont réapparaître à plusieurs reprises dans l'histoire.
Parce que les mêmes chemins pouvaient servir successivement aux bergers, aux habitants, aux commerçants, puis parfois aux soldats.
La montagne séparait deux versants.
Les chemins, eux, les réunissaient.
Et pourtant, une frontière finit par traverser le Mont Capell
L'un des détails les plus intéressants se trouve légèrement à l'écart du sommet.
Au Pla de Mont Capell, une borne porte le numéro 546.
Elle appartient à la longue série de bornes matérialisant la frontière entre la France et l'Espagne.
Contrairement à une idée souvent reprise, ces bornes ne furent pas simplement installées après le traité des Pyrénées de 1659.
La délimitation précise de la frontière pyrénéenne fut largement reprise au XIXe siècle à travers plusieurs accords entre les deux États.
Et le Mont Capell apparaît directement dans le document final de délimitation signé à Bayonne le 11 juillet 1868.
Le texte mentionne successivement la borne 544 au Puig de la Creu del Canonge, la borne 545 au col de la Pierre-Droite, puis :
« Borne au pla de Mont-Capell »
Il précise ensuite que la limite suit l'arête du Pla de Mont-Capell, correspondant à la ligne de partage des eaux.
Le détail est remarquable.
Un endroit parcouru depuis longtemps par les populations locales devient alors un élément d'une frontière internationale décrite avec précision par des commissaires français et espagnols.
Le sommet n'est pas la borne frontière
Une confusion mérite cependant d'être évitée.
Le sommet du Mont Capell et le Pla de Mont Capell ne sont pas la même chose.
La borne 546 se trouve au Pla de Mont Capell, en contrebas et dans le secteur frontalier. Les descriptions de terrain montrent que le tracé de la frontière rejoint ce pla tandis que l'itinéraire menant au sommet poursuit son propre parcours.
Il serait donc trompeur de présenter simplement le Mont Capell comme « un sommet posé sur la frontière franco-espagnole ».
La réalité est plus intéressante : son massif est intimement lié à la frontière, mais la ligne internationale et le sommet ne se confondent pas.
Cette nuance permet aussi de mieux comprendre la géographie des lieux une fois sur le terrain.
Une petite borne qui ouvre une immense histoire
Lorsque l'on connaît ce contexte, la borne 546 change complètement de signification.
À première vue, ce n'est qu'une pierre.
Mais elle appartient à une histoire beaucoup plus vaste : celle de la définition progressive de la frontière entre la France et l'Espagne.
Et elle n'est pas seule.
Les bornes 544, 545 et 546 permettent encore aujourd'hui de suivre une partie de cette ligne dans le secteur de Coustouges, de Saint-Laurent-de-Cerdans et de Maçanet de Cabrenys. La 545 est associée au Coll de la Pedra Dreta et la 546 au Pla de Mont Capell.
Ces pierres feront l'objet d'une histoire à part entière.
Car expliquer pourquoi elles se trouvent ici oblige à remonter bien au-delà de leur installation : au traité des Pyrénées, aux conflits de limites, aux droits de pâturage, aux chemins partagés et au long travail réalisé au XIXe siècle pour transformer une montagne familière aux populations locales en frontière précisément cartographiée.
Des chemins paisibles qui ont également connu la guerre
Le paysage actuel est calme.
Pourtant, certains chemins des alentours connurent des périodes beaucoup plus agitées.
En 1793, pendant la guerre du Roussillon entre la France révolutionnaire et l'Espagne, les passages montagneux autour de Saint-Laurent-de-Cerdans devinrent des voies militaires.
Au XXe siècle, la frontière prit encore une autre importance avec la guerre civile espagnole.
Et en 1939, le Haut-Vallespir se retrouva aux premières loges de la Retirada, lorsque des milliers de réfugiés franchirent les Pyrénées pour fuir l'avancée franquiste.
Il faut là encore rester précis : cela ne signifie pas que les grandes colonnes de réfugiés de 1939 ont franchi le sommet du Mont Capell.
La commune distingue d'ailleurs aujourd'hui le Tour du Mont Capell et le Camí de la Retirada comme deux itinéraires différents.
Mais tous appartiennent au même paysage frontalier.
Et chacun raconte une époque différente de l'histoire de ces passages.
Le Mont Capell aujourd'hui : une randonnée qui permet de lire le paysage
C'est probablement ainsi que le Mont Capell devient le plus intéressant à découvrir.
On peut évidemment y monter simplement pour marcher.
La boucle officielle constitue déjà une belle randonnée de montagne, avec près de quatre heures de parcours, un dénivelé conséquent et un sommet offrant de larges perspectives sur le Haut-Vallespir.
Mais on peut aussi y aller en sachant ce que l'on regarde.
La forêt rappelle les anciennes activités du Vallespir.
Les noms catalans racontent l'ancienneté du territoire.
Les chemins montrent que les relations entre les deux versants précèdent largement la frontière moderne.
Et, quelques centaines de mètres plus loin, une borne rappelle que les hommes ont finalement décidé de transformer une crête et une ligne de partage des eaux en limite entre deux pays.
Le Mont Capell possède ainsi une qualité particulière : son histoire n'est pas enfermée dans un musée.
Elle se découvre en marchant.
Une montagne frontière qui fut d'abord une montagne de passage
Avec ses 1 194 mètres, le Mont Capell n'impressionne pas par son altitude.
Son intérêt se trouve ailleurs.
Il domine un territoire dans lequel la frontière politique est relativement récente à l'échelle des chemins qui le traversent.
Avant les bornes existaient déjà les cols.
Avant les cartes précises existaient déjà les pâturages.
Avant que la France et l'Espagne ne déterminent exactement où devait passer leur frontière, des communautés vivaient, travaillaient et circulaient de part et d'autre de ces montagnes.
C'est peut-être la meilleure manière de regarder le Mont Capell aujourd'hui.
Non pas comme une montagne située au bout de la France.
Mais comme une montagne de passage au cœur d'un territoire catalan que l'histoire a fini par partager entre deux États.
Et les pierres plantées sur ses crêtes n'en racontent que le début.
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