Culture · 13/08/2026

Le Port de Bouet : quand les bergers traversaient les Pyrénées

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Vue de Le Port de Bouet : quand les bergers traversaient les Pyrénées à Auzat dans les Ariège

Au fond de la vallée de Soulcem, les vastes pâturages laissent progressivement place à un paysage de haute montagne. Au-dessus s'étend un domaine minéral ponctué de lacs, de torrents et de sommets formant la frontière actuelle entre la France et l'Espagne.

À 2 511 mètres d'altitude, une échancrure permet de franchir cette crête : le Port de Bouet, appelé Port de Boet côté catalan. Le col relie le Vicdessos ariégeois à la Vall Ferrera, dans le Pallars Sobirà. Il est encore traversé aujourd'hui par le GRT-62, un itinéraire pédestre transfrontalier entre l'Ariège et la Catalogne.

À première vue, l'endroit semble pourtant loin de tout. Pas de route, pas de village, seulement un chemin parmi les rochers et les pelouses d'altitude.

Cette apparente solitude est trompeuse.

Pendant des siècles, le Port de Bouet fut emprunté par des hommes, des troupeaux et des animaux de bât. Il participa aux relations économiques et pastorales entre les communautés installées de part et d'autre des Pyrénées.

Son histoire révèle ainsi une montagne différente de celle que nous parcourons aujourd'hui : une frontière, certes, mais également un espace de travail, de circulation et d'échanges.

Un pòrt : un passage à travers la montagne

Le nom même du lieu raconte sa fonction.

Dans la toponymie pyrénéenne, le terme occitan pòrt désigne un col ou un passage de montagne. On retrouve cette signification dans de nombreux noms de cols pyrénéens.

Le Port de Bouet est donc littéralement un passage permettant de franchir la chaîne.

Depuis Soulcem, il ouvre sur le versant catalan et sur le haut bassin de la Noguera de Vallferrera. Après le col apparaissent notamment le Pla de Boet puis, beaucoup plus bas dans la vallée, Àreu et Alins. Le Parc naturel de l'Alt Pirineu situe précisément le Port de Boet à 2 511 mètres et le décrit comme le col emprunté par le sentier transfrontalier entre le Pallars et l'Ariège.

Aujourd'hui, franchir le Port de Bouet constitue une randonnée de haute montagne.

Autrefois, il fallait parcourir ces mêmes chemins avec des troupeaux ou des animaux chargés de marchandises.

Et le passage était loin d'être facile.

Un chemin difficile réservé à la belle saison

Une description ancienne étudiée par l'historien Patrice Poujade donne une idée très concrète des conditions de circulation.

Le Port de Boet pouvait être franchi par des bêtes de somme, mais avec beaucoup de précautions. Le chemin comportait plusieurs passages particulièrement difficiles et constituait alors l'une des voies permettant de rejoindre Vicdessos depuis la Vall Ferrera. Surtout, son utilisation était essentiellement saisonnière : la documentation citée par l'historien indique qu'on ne pouvait raisonnablement l'emprunter que pendant les mois de juin, juillet, août et septembre.

La raison est facile à comprendre : à plus de 2 500 mètres d'altitude, neige et mauvaises conditions météorologiques pouvaient rendre le franchissement particulièrement dangereux pendant une grande partie de l'année.

Cela imposait aux échanges transpyrénéens un rythme dicté par la montagne.

Pourtant, les habitants continuèrent pendant des siècles à entretenir et utiliser ce passage.

Des relations documentées dès la fin du XIIIe siècle

Les archives montrent que les relations entre le Vicdessos et les territoires situés au sud de la chaîne sont déjà importantes à la fin du Moyen Âge.

Il faut cependant distinguer deux événements qui ont parfois été confondus.

En 1293, le comte de Foix Roger-Bernard III accorde aux habitants de Vicdessos la possibilité de conclure avec les communautés frontalières un accord de paix. Ce document précède les traités de lies et passeries qui organiseront ensuite plus formellement les relations entre les vallées.

L'année suivante, le 13 février 1294, une charte de franchises permet aux habitants de Vicdessos d'exporter du fer ouvré « au-delà des ports », en échange du paiement d'une taxe appelée gabelle.

Ce texte de 1294 ne permet pas d'affirmer que tout ce fer franchissait spécifiquement le Port de Bouet. Il démontre en revanche que l'économie du Vicdessos était déjà organisée autour de circulations dépassant les cols qui fermaient la vallée.

Et pour Bouet lui-même, les archives deviennent bientôt beaucoup plus précises.

1394 : une preuve directe de l'importance du Port de Bouet

Une source médiévale étudiée par l'historienne Catherine Verna permet de documenter directement le passage.

En 1394, le responsable de la mouline de Girent, près d'Ournac en vallée de Vicdessos, expédie une partie de sa production vers le Castelbon, au sud des Pyrénées.

Afin de faciliter ces échanges, il obtient un nouveau chemin ainsi que la réfection du pont conduisant au Port de Bouet. Catherine Verna précise même que ce passage était déjà fréquenté au siècle précédent.

Cette information est particulièrement importante.

Elle prouve qu'à la fin du XIVe siècle, le Port de Bouet n'était pas simplement un passage pastoral occasionnel : son chemin faisait partie d'un réseau commercial suffisamment important pour justifier des travaux d'aménagement.

Cette circulation doit être replacée dans le contexte économique particulier du Vicdessos.

Le fer de Rancié au cœur de l'économie de la vallée

À quelques kilomètres de Soulcem se trouvait l'une des principales richesses du territoire : la mine de fer de Rancié.

L'exploitation du minerai et sa transformation dans les moulines — des établissements métallurgiques utilisant notamment l'énergie hydraulique — occupèrent une place majeure dans l'économie du haut Sabarthès.

Les comtes de Foix cherchèrent progressivement à contrôler et à taxer cette activité. Le minerai et le fer circulaient aussi bien vers le nord qu'en direction des territoires situés au-delà des Pyrénées. Catherine Verna montre que le fer produit dans le comté possédait un réseau commercial étendu et que la circulation par Bouet vers le sud est explicitement attestée à la fin du XIVe siècle.

Le Port de Bouet appartenait donc à un territoire de montagne beaucoup plus connecté qu'il ne semble l'être aujourd'hui.

Mais les échanges ne reposaient pas seulement sur le commerce.

Les communautés avaient également développé leurs propres mécanismes pour vivre ensemble de part et d'autre de la chaîne.

Vicdessos et Vall Ferrera : les lies et passeries

Ces relations étaient notamment organisées par des accords connus sous le nom de lies et passeries.

La première attestation connue d'un traité entre Vicdessos et la Vall Ferrera remonte à 1355. Mais, comme nous l'avons vu, la possibilité de conclure un accord de paix avec les communautés frontalières avait déjà été accordée aux habitants du Vicdessos en 1293.

Les passeries ne doivent pas être réduites à de simples accords entre bergers.

Elles réglementaient différents aspects des relations de voisinage : circulation des hommes et du bétail, utilisation des pâturages et d'autres ressources, commerce, réparation des dommages ou règlement de certains différends. Elles permettaient également de préserver autant que possible les relations locales lorsque les pouvoirs politiques auxquels appartenaient les vallées entraient en conflit.

Il ne faut pas pour autant imaginer Vicdessos et Vall Ferrera comme deux petites républiques totalement indépendantes de leurs souverains.

Les pouvoirs seigneuriaux puis royaux pouvaient reconnaître, encadrer ou contester ces accords. Leur originalité tenait plutôt à la place importante laissée aux communautés pour régler elles-mêmes certains problèmes imposés par leur environnement.

La frontière politique existait.

Mais elle ne supprimait pas le voisinage.

Les chemins eux-mêmes étaient entretenus des deux côtés

Un accord datant de 1744 montre jusqu'où pouvait aller cette coopération.

Vicdessos s'engage alors à entretenir les chemins conduisant jusqu'à la frontière du côté français, tandis que Vall Ferrera et Tor devaient faire de même sur leur versant.

Cette disposition est particulièrement révélatrice.

Pour que le commerce, les relations pastorales et le passage des animaux restent possibles, un col ne suffisait pas : il fallait également maintenir tout un réseau de chemins permettant de l'atteindre.

Les habitants des deux versants étaient donc directement responsables d'une partie de l'infrastructure qui les reliait.

Le vieux chemin de Bouet était en quelque sorte entretenu conjointement, chacun jusqu'à sa frontière.

Quand les représentants de Vall Ferrera venaient à Vicdessos

Les passeries étaient régulièrement renouvelées.

Les registres étudiés par François Baby montrent qu'une coutume imposait aux représentants de Vall Ferrera, d'Alins et de Tor de venir à Vicdessos le dimanche suivant la Saint-Jean pour renouveler les accords.

Cette période n'était pas choisie au hasard.

La Saint-Jean correspond au début de l'été, époque essentielle pour les sociétés pastorales puisque les troupeaux rejoignaient alors les pâturages d'altitude.

Ces archives permettent aussi de nuancer une information visible sur l'un des anciens panneaux du Chemin des Orris de Soulcem.

Le panneau évoque des représentants des deux versants qui auraient pris l'habitude de se retrouver au Port de Bouet pour régler leurs différends.

L'existence des passeries et des rencontres entre les communautés est incontestable. En revanche, les sources historiques retrouvées documentent clairement des cérémonies de renouvellement à Vicdessos. Elles ne permettent donc pas d'affirmer que les passeries étaient systématiquement renouvelées au col lui-même.

Le panneau peut conserver le souvenir d'autres rencontres pastorales organisées autour de Bouet, mais cette partie de la tradition locale doit rester présentée avec prudence tant qu'une source d'archive plus précise n'a pas été retrouvée.

Des accords qui se terminaient en fête

Ces rencontres ne ressemblaient d'ailleurs pas uniquement à des réunions administratives.

Les documents décrivent une véritable dimension festive.

À Vicdessos, le renouvellement pouvait être accompagné de repas, de rafraîchissements, d'un cortège dans le village puis d'un bal. Un détail particulièrement savoureux apparaît dans les archives : les musiciens de Vicdessos étaient payés par les représentants catalans de Vall Ferrera.

Le renouvellement d'une passerie était donc à la fois un acte politique, économique et social.

Les communautés négociaient leurs droits et leurs obligations, puis entretenaient leurs relations autour de la table et de la fête.

Ces pratiques permettent de mieux comprendre ce que signifiait réellement vivre sur une frontière pyrénéenne : les habitants pouvaient dépendre de pouvoirs différents tout en entretenant des liens réguliers avec leurs voisins situés de l'autre côté des montagnes.

Le Port de Bouet n'était pas seulement le chemin des bergers

Le pastoralisme occupait naturellement une place essentielle dans ces relations. Mais les échanges transpyrénéens portaient également sur de nombreuses marchandises.

Au XVIe et au XVIIe siècle, les recherches dans les actes notariés montrent que le haut Pays de Foix participait à des réseaux commerciaux reliant les territoires du nord de la chaîne à la Catalogne et à la péninsule Ibérique. Le Port de Boet figure parmi les cols fréquentés dans ces échanges.

Au XVIIIe siècle, une activité va donner au passage une importance particulière :

l'approvisionnement des forges en bois et en charbon de bois.

1757 : charbonniers et mulets sur le Port de Bouet

La métallurgie ariégeoise nécessitait d'immenses quantités de combustible.

Avant l'utilisation du charbon minéral puis des combustibles modernes, les forges fonctionnaient avec du charbon de bois. Cette consommation imposait une exploitation considérable des forêts et poussa certains maîtres de forge à rechercher des ressources au-delà du versant ariégeois.

L'historien Jean Cantelaube a retrouvé un exemple particulièrement parlant.

En 1757, les propriétaires de la forge de La Vexanelle participent à l'exploitation de ressources forestières situées en Vall Ferrera. Les secteurs de Bouet et de Fontaillade sont exploités par des bûcherons et des charbonniers.

Une fois le bois coupé et une partie transformée en charbon, il reste à franchir la montagne.

Le transport s'effectue précisément par le Port de Bouet à dos de mulet.

Les convois acheminent du charbon de bois, mais également du postam, terme désignant des planches et des chevrons. Jean Cantelaube décrit un trafic important utilisant le col pour transporter ces produits vers le versant ariégeois.

Il faut donc essayer d'oublier un instant l'image actuelle du Port de Bouet.

À la place du chemin presque désert, imaginons des hommes progressant dans les rochers avec plusieurs mulets chargés de sacs de charbon, de planches ou de pièces de bois.

Tout devait être acheminé à la force des animaux et des hommes.

À plus de 2 500 mètres d'altitude.

Un maillon de l'économie des forges du Vicdessos

Le Port de Bouet participait ainsi à une véritable chaîne d'approvisionnement.

Sur le versant catalan se trouvaient les forêts, les bûcherons et les charbonniers.

Sur le versant ariégeois, les forges avaient besoin de combustible et de bois.

Entre les deux se dressaient les Pyrénées.

Le col permettait de relier ces deux espaces économiques. Il ne s'agissait évidemment pas d'une « route industrielle » au sens moderne, mais d'un chemin de montagne intégré au fonctionnement d'une importante activité métallurgique.

L'économie expliquait donc en partie pourquoi les deux vallées avaient intérêt à maintenir leurs relations et leurs chemins malgré les difficultés du relief et les éventuels conflits politiques.

1862 : la frontière devient précisément délimitée

La crête pyrénéenne constituait depuis longtemps une limite entre différents territoires politiques.

Mais cette séparation n'était pas encore matérialisée avec la précision des frontières contemporaines.

Au XIXe siècle, la France et l'Espagne entreprennent une délimitation beaucoup plus systématique de leur frontière commune à travers les traités de Bayonne.

Le deuxième traité est signé le 14 avril 1862. Il fixe une partie de la frontière centrale des Pyrénées jusqu'au Port de Bouet. Les opérations de délimitation et d'abornement qui accompagnent ces traités transforment progressivement une limite ancienne en frontière précisément définie sur le terrain par les deux États.

Cela ne signifie donc pas que la frontière apparaît soudainement en 1862.

Ce qui change est surtout sa définition juridique et matérielle beaucoup plus précise.

Bouet demeure malgré tout un passage.

Des siècles d'échanges ne disparaissent pas simplement parce qu'une ligne internationale est désormais tracée avec davantage de précision.

Lo Mercat : le marché dont le nom subsiste dans la montagne

Sur le versant catalan, la toponymie conserve une trace particulièrement évocatrice de cette histoire.

Non loin du chemin menant au Port de Boet apparaît le nom de Lo Mercat.

Autrement dit :

« le marché ».

Le toponyme apparaît encore sur les cartes du Parc naturel de l'Alt Pirineu. Le Parc associe explicitement le Port de Boet à l'ancienne tradition de Lo Mercat, aujourd'hui commémorée par une rencontre organisée au col.

Il serait cependant imprudent d'affirmer sans autre source qu'un marché organisé exactement sous la même forme s'est tenu là continuellement depuis le Moyen Âge.

Ce que nous pouvons établir avec davantage de certitude est que la mémoire d'anciens échanges s'est durablement attachée à ce secteur, au point d'être conservée dans son nom.

Dans ce paysage aujourd'hui parcouru principalement par les bergers et les randonneurs, la montagne porte donc encore le souvenir du commerce.

La Trobada : renouer avec les deux versants

Cette mémoire est aujourd'hui entretenue par la Trobada au Port de Bouët.

Le Parc naturel de l'Alt Pirineu présente cette rencontre comme une façon de rappeler l'ancienne tradition de Lo Mercat. Français et Catalans se retrouvent au col, renouant symboliquement avec plusieurs siècles de relations entre le Vicdessos et la Vall Ferrera.

La tradition contemporaine se poursuit encore en 2026.

Le Parc naturel régional des Pyrénées Ariégeoises annonce la 12e Trobada au Port de Bouët le samedi 29 août 2026, avec un départ à 7 h 30 depuis le parking des Orris du Carla. La manifestation est organisée par le PNR, la commune d'Auzat, les Amis du Parc et le Parc naturel de l'Alt Pirineu. Elle est consacrée à la rencontre transfrontalière et à la découverte de produits locaux français et catalans.

La Trobada ne reconstitue évidemment pas à l'identique les échanges du Moyen Âge ou les convois de mulets du XVIIIe siècle.

Elle en perpétue plutôt l'esprit : se retrouver au-dessus de la frontière.

Le Port de Bouet, bien plus qu'un simple col

Lorsque l'on contemple aujourd'hui le Port de Bouet, il est difficile d'imaginer l'activité qui anima autrefois ces montagnes.

Pourtant, les archives permettent progressivement de faire réapparaître ce monde disparu.

Dès la fin du XIIIe siècle, les communautés frontalières obtiennent des droits permettant d'organiser leurs relations. En 1355, un traité de lies et passeries entre Vicdessos et Vall Ferrera est attesté. En 1394, le chemin et le pont menant vers Bouet font l'objet de travaux destinés à faciliter les échanges. Au XVIIIe siècle, les communautés entretiennent les chemins de part et d'autre de la frontière tandis que des mulets chargés de charbon de bois, de planches et de chevrons franchissent le col pour alimenter l'économie du Vicdessos.

Le Port de Bouet fut donc simultanément un passage pastoral, une voie commerciale et un maillon de l'économie métallurgique des Pyrénées ariégeoises.

Mais son histoire raconte surtout quelque chose de plus profond.

Pour les habitants du Vicdessos et de la Vall Ferrera, la montagne était une limite politique sans être nécessairement une barrière humaine. Il fallait partager des pâturages, entretenir les chemins, transporter des marchandises, négocier les différends et maintenir des relations avec ceux qui vivaient sur l'autre versant.

Bergers, muletiers, charbonniers, marchands et représentants des communautés ont ainsi franchi ou contourné cette frontière pendant des siècles.

Le silence qui règne aujourd'hui au Port de Bouet est donc trompeur.

Avant d'être un itinéraire de randonnée entre la France et la Catalogne, ce col fut pendant des siècles l'un des liens entre deux vallées pyrénéennes.

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